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Réflexivité critique

Critique de la comptabilité, du contrôle, de l'audit ? 

Y aurait-il des expressions objectives, des formulations neutres, exactes, et d’autres entachées de subjectivité, d’erreur ? La discipline de la comptabilité semble remplie des premières, destinées à barrer la route aux secondes : les pratiques erronées, que le contrôleur de gestion « soigne » ou « flique », pour reprendre l’expression d’un groupe d’étudiants, serait la « maladie » de la mauvaise gestion. Selon d’autres la maladie serait au contraire la gestion elle-même (« la société malade de la gestion[1] ») dans sa prétention à savoir, régenter, quantifier, rationaliser à outrance.

Les participants à la session ART&FACTS 2015 exprimaient leur conception du contrôle de gestion en expliquant qu’il s’agissait d’assimiler des normes, objectives et impersonnelles, pour pouvoir par la suite les renouveler, les rendre plus adéquates, plus efficaces… on pense à l’attitude qu’adoptent les poètes face à la structure qu’est une langue. Cette attitude est le propre de toute activité artistique : par les formes, et en elles, desceller une cosmologie d’éléments qui fonctionnent comme les composants d’un vocabulaire, un langage qui ne serait plus exclusivement verbal mais également spatial et sensoriel. C’est ce qu’on pourrait appeler la « fonction cognitive » de l’art, permettant de mobiliser une multitude d’interaction entre des éléments hétéroclites afin d’aboutir à une autre forme de production de la connaissance, et qui remet en cause le cloisonnement dont les catégories sociales et les disciplines universitaires sont le plus souvent l’objet.

Sans chercher à opposer la pratique et l’esthétique, considérer les questions formelles comme des éléments de recherche à part entière mènerait à une forme de connaissance incorporée et holistique. La manière dont s’exprime une notion, un concept, par exemple, n’est pas neutre et oriente le concept dans un sens subjectivé, qui fait sens pour celui qui l’exprime – mais pas nécessairement, ou pas de la même façon, pour d’autres. Quand Harald Szeemann propose, en 1969 l’exposition « Quand les attitudes deviennent formes », il met en avant l’idée que derrière des choix plastiques, ce sont des rapports au monde qui s’expriment. Les artistes d’avant garde du 20e siècle, comme Robert Filliou, prônaient la transdisciplinarité  et l’abandon des catégories arbitraires qui régissent nos modèles sociaux. Il s’agissait justement d’être prêt à remettre en cause les présupposés et à faire preuve de réceptivité et de mobilité d’esprit pour admettre l’imprévisible, l’erreur féconde, la remise en question, la critique.

 « Critique » vaut ici comme capacité à faire preuve de discernement, qui permet le jugement opérationnel et cependant éthique en ce qu’il permet aux acteurs de continuer à s’investir. La critique réflexive ne consiste pas seulement en la capacité à analyser les situations, mais à discerner les « jugements pratiques » qui opèrent en sous-main, jugements opérés en actes, manière d’orienter l’action par la prise de position, ce qu’on appelle également rationalité limitée. Les sujets n’appliquent pas une rationalité absolue, objective, pesant les aspects des situations et leurs conséquences équitablement avant d’agir, mais suivent des préconceptions, des influences, des intérêts nécessairement subjectifs qui biaisent et orientent leur vue de la situation, et les munissent de jugements implicites sur les autres acteurs, exprimés par et dans les orientations, ou biais de l’action.

Mener une critique réflexive de la comptabilité n’est pas militer pour une société sans chiffres. « On ne peut pas parler d'évolution sans chiffres. Les chiffres sont à la base de tout (…). Tu te lèves à 7h, tu travailles 35h, tu manges à 12h, tu t'habilles en taille 36, tu chausses du 37. Il faut des chiffres pour cuisiner, pour construire, pour s'organiser, pour mesurer... Bref ils sont partout, ils sont essentiels et incontournables » (extrait d’un dialogue performé, création de la session 2014). C’est savoir intimement que faire parler les chiffres, ou les normes, ne vient qu’après faire parler les acteurs et les avoir entendus c’est-à-dire compris. En somme, après avoir incorporé leurs points de vue et les jugements pratiques sous-jacents aux actions (comptables) apparemment irrationnelles. « Des réalités existent à tous niveaux de l’entreprise. Elles sont chiffrables. L’infinité de ces données ne peut être efficacement traduite qu’à travers la facette relationnelle et communicative du contrôleur ». (« Communication paradoxale », session 2015).

Il est possible de publier des articles ou d’organiser des journées d’étude sur la question. Il est aussi possible – et pensable – de mener les praticiens ou futurs praticiens à questionner eux-mêmes l’objectivité des notions qu’ils manipulent, à en exprimer la complexité, le maniement à double-tranchant (une chaîne brillante et menaçante d’outils acérés, création de la session 2014). La voie réflexive critique consiste à pousser la réflexion jusqu’à l’expression complexe, polysémique, paradoxale, intuitive, sensorielle, qui intègre la dimension éthique et le jugement pratique à la pensée, par la voie de la matérialité et du corps en action : l’expression alors prend forme esthétique.  Ou : De l’art de rendre la vie (comptable) plus intéressante que l’art ...

 

[1] Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion, Seuil, 2005.